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Lady Di, une gourde transformée en Princesse

Le monde anglophone est fait de sentiments. C’est le monde de Trump et du Brexit, quoi d’autre ? Bête comme ses pieds, c’est un monde qui penche politiquement à droite ou à gauche en fonction de notre humeur. On est nuls en philo, mais on est des brutes en sentimentalisme hagard.

Evidemment, tout ça c’est la faute aux années 80.

C’est dans l’anglosphère que le «Grand Mensonge Vampirique du Capitalisme Débridé» a trouvé sa vierge la plus dodue. Des concessionnaires foireux – Reagan l’abruti et Thatcher la cannibale – nous ont vendu une épave sans frein ni volant. Un deal pourri. Un achat suicidaire. Qui réclamait des palliatifs, des anges et des icônes pour faire passer la pilule. Et parmi la multitude, les Madonna et les Michael, il y eut ce scintillant avatar : Diana, princesse de Galles.

Anglaise, grande, blonde, trop bête pour obtenir le moindre diplôme, elle est cette médiocre privilégiée qui percute de plein fouet une version eighties du conte de fées : la célébrité instantanée, globale, dévastatrice. Rien qu’en épousant le prince Charles, héritier de la couronne britannique. Une époque merveilleuse, l’aube de l’ère de la com. Ah, la com ! Ce faire-valoir spirituel du consumérisme, cet antidote à la sincérité publique. Diana était la Néfertiti des RP, leur Cléopâtre, leur Boadicée.

Dans une décennie de contrefaçons et de balivernes, Lady Diana se mit «au travail». Elle rencontra mère Teresa et des victimes du sida (quand je dis «rencontrer», j’entends bien sûr «se faire photographier avec»). Elle toucha des lépreux et des pauvres. Laissez-moi rire. Elle attendit quand même 1989 pour câliner des malades du HIV. A cette date, les people se battaient pour tripoter un max de séropos (maintenant qu’on savait que c’était sans risque). Mines antipersonnel, cancer, enfants malades. Tout, pourvu qu’il y ait des photos.

Les photos, c’était son truc. Elle collabora à la rédaction du manuel de la photo opportunity. C’est la seule chose qui l’intéressait. Elle exerça un contrôle remarquable sur son image, interdisant scrupuleusement les clichés de son mauvais profil. Son mariage, comme son divorce, fut gangrené par les transcriptions d’enregistrements clandestins et les confessions off à des confidents peu scrupuleux. Mais elle laissa passer. En revanche, quand on vola une photo d’elle transpirant dans un club de gym de Londres, elle poursuivit immédiatement le journal britannique et fit émettre des injonctions partout dans le monde. Elle était la princesse pour qui les mots ne comptaient pas. Les images, oui. Plus que tout.

Et quand «Princesse photo» parlait, c’était en général lamentable. Des discours formatés écrits pour elle par un assistant lourdingue, ou des tentatives infantiles d’autoglorification dans des interviews accordées à des plumitifs sans scrupule et mal choisis. Di était une planète cernée de satellites sordides et cupides. Une ronde d’hagiographes et de parasites, d’augures et d’escrocs. Qu’il s’agisse des livres de révélations du majordome ou d’interviews télé avec des lèche-bottes malsains et malveillants, elle fut régulièrement trahie par des charlatans qui connaissaient le taux de change de sa célébrité.

Elle continua à faire campagne dans la presse pendant et après son divorce de Charles. Toujours plus d’opés de com charitables, de technique de vente du vide. Une pub géante pour un produit invisible. Mais elle voguait désormais au large de la monarchie, affranchie de son fallacieux imprimatur. Tout était plus froid, plus dur. Sa vie amoureuse, une infinie chair à tabloïds (ses goûts terribles en matière d’hommes n’aidaient pas). Inévitablement, nous, son public, nous retournâmes contre elle, elle devint figure d’opprobre ou de moquerie. Et jusqu’à la veille de sa mort, les journaux britanniques la traitèrent de briseuse de ménage, de mère indigne, de Jézabel. Là encore, sa vacuité fit merveille. Autrefois, nous avions rempli les blancs de fantasmes de contes de fées et de doux rêves. Désormais, sur cet écran vierge, nous projetions notre amertume et notre dédain, notre colère et notre déception. Elle n’avait pas changé. Nous oui.

Et puis elle est morte, et notre revirement eut la violence d’un tête-à-queue. Soudain, Londres dégoulinait d’ersatz d’émotion – des hectares de fleurs et de bougies dans un océan de sanglots. La vérité toute neuve, c’était que nous l’avions toujours aimée, sans conditions, sans réserves. Le souvenir gênant des critiques ou des moqueries récentes s’évapora. Ceux qui ne manifestaient pas assez de respect se faisaient passionnément engueuler par les totalitaires du deuil.

L’hypocrisie fut complète, elle fit un tabac. Et pourtant, les rues de Glasgow, de Belfast et de Manchester ne furent pas inondées de larmes (au plus haut, son taux d’approbation ne dépassa jamais les 47%). Sa popularité était aussi fictive, aussi fantasmée que ses mines antipersonnel et ses lépreux. Elle était médiatique. Comme ce deuil factice mais étrangement affirmé et furieux.

Evidemment, il est là, le secret de Diana : devenue si célèbre qu’elle avait cessé d’être réelle. La jeune femme ordinaire avait toujours été invisible, éclipsée par les photographies bidimensionnelles qui l’ont tant occupée. Mais quelle était cette autre dimension que les millions de photos rataient ? Je n’en sais rien. Mais je sais que c’est la seule chose qui me rend triste, à son sujet.

J’étais à Paris quand elle est morte. J’ai été réveillé par la nouvelle. Un moment étrange, vaseux, surprenant. C’est toujours étrange quand quelqu’un qu’on trouve bête meurt. C’est un truc trop sérieux pour eux, la mort. Je ne savais pas quoi dire. J’avais un peu honte.

En anglais, bouc émissaire se dit «scapegoat» (littéralement, «la chèvre du paysage»). Mais ce n’est pas la même idée. Il manque l’émissaire. Il n’y a pas cette notion utile ou digne d’un message ou d’un messager. Scapegoat charrie quelque chose d’une cruauté sans limites, d’infiniment plus futile. Elle était notre scapegoat, menée à une mort dénuée de sens, pour une absolution que nous n’allions jamais ressentir.

Elle était une princesse. Tout le monde aime les princesses. Pourquoi ? Parce que la princesse ça sert à mettre la femme dans les histoires les plus simples. Sinon, y a la méchante belle-mère, la vieille paysanne, la sorcière. Mieux vaut être une princesse. Ou pas.

Que ce serait-il passé si elle avec vécu plus longtemps ? Dans le monde d’après le 11 Septembre, l’univers des réseaux sociaux ? Elle aurait été parfaite. Ses humbles compétences correspondent pile poil au «maintenant» qu’elle a contribué à créer. Elle aurait été la reine de Twitter, l’impératrice de Facebook.

Mais la question la plus intéressante concerne ceux qui ont grandi après sa mort. Que pensent-ils d’elle ? En un sens, ils sont les consommateurs idéaux de ce qu’elle avait à vendre. Cette boîte vide, cet écran blanc. Maintenant qu’elle n’est plus en vie, elle ne risque plus d’entacher ni de détourner la lumière noire et sans charme que nous pouvons continuer à projeter sur le petit espace humain qu’elle a laissé.

J’avais tort tout à l’heure. Parce que ce petit espace humain aussi, il me rend triste.

 Robert McLiam Wilson

Traduction : Myriam Anderson