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DSK, l’indulgence coupable de la France

Par Stephen Clarke
Depuis que, le 14 mai, Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New York pour agression sexuelle, les politiques français ne cessent de se dire horrifiés par la « violence » du traitement infligé à l’accusé par la justice américaine.
Ce doit être un choc pour eux : le spectacle d’une importante personnalité politique française traitée comme un criminel ordinaire est à peu près aussi rare qu’une photo de la reine d’Angleterre en bikini. Mais ils n’expriment pas seulement leur inquiétude pour un collègue estimé. Beaucoup pensent aussi : « Grâce à Dieu (ou plutôt grâce au fait que je réside en France et non aux Etats-Unis), ce n’est pas tombé sur moi. » 


La France est persuadée qu’elle a fait la révolution, alors qu’elle s’est juste donnée une nouvelle élite, encore plus puissante. Ses membres se croient si indispensables à la bonne marche du pays qu’essayer de faire tomber l’un d’eux équivaut à menacer d’abattre un cheval de compétition parce qu’il a goûté à votre pelouse. Vous êtes censé vous taire, et le laisser brouter.
C’est pourquoi la classe dirigeante française voit M. Strauss-Kahn en victime, plutôt que la femme de chambre traumatisée qui, selon la police, a été agressée. 


A Paris, jamais une telle affaire n’aurait été portée à la connaissance du public. On aurait placidement demandé à la femme si elle pensait que cela valait la peine de risquer de perdre son travail et son permis de résidence. On lui aurait rappelé que ce serait sa parole contre celle de l’accusé et, franchement, qui pensait-elle que les gens croiraient ? Le personnage célèbre et brillant avec des amis haut placés, ou une moins que rien ? 

Les politiques français sont réputés être des séducteurs en série et, en règle générale, personne ne les ennuie avec ça. L’idée que, chez l’homme politique, l’efficacité dans le travail va de pair avec une tendance à coucher avec autant de monde que possible, est très répandue. Et peut-être que c’est vrai : les Français, avec leur régime alimentaire équilibré, ont beaucoup d’énergie. Le danger, toutefois, est que leur réputation de chauds lapins* ne puisse leur donner un sentiment d’impunité. Entre penser que, parce que vous êtes célèbre et puissant, tout le monde va succomber à vos charmes, et croire que ceux qui vous résistent sont déraisonnables, il ne doit y avoir qu’un pas très facile à franchir. Selon cette logique, forcer une personne non consentante à avoir un rapport sexuel ne fait que la soumettre à l’inévitable. Tout cela est très Louis XIV. 

De l’impunité sexuelle à l’impunité judiciaire, il n’y a également qu’un pas.
En 2004, Alain Juppé, un ancien Premier ministre, a été reconnu coupable de corruption. Il a été condamné à 18 mois de prison avec sursis et 10 ans d’inéligibilité parce que, dans les mots du juge, il avait « trahi la confiance du peuple français ». Mais il a fait appel et il est aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, représentant de la France sur la scène mondiale.
Jacques Chirac, impliqué dans le même scandale, il a bénéficié de l’immunité présidentielle jusqu’en 2007. Toutes les tentatives faites depuis pour l’amener devant la justice ont échoué, au point que l’affaire est aujourd’hui un inépuisable sujet de plaisanterie.

Le parallèle le plus éloquent avec l’affaire Strauss-Kahn est le cas Polanski.
Malgré ses talents de cinéaste, il avait fui les Etats-Unis en 1978 pour se réfugier en France et échapper à une condamnation pour détournement de mineure (il avait eu des relations sexuelles avec une adolescente de 13 ans). Lorsqu’il a été arrêté en Suisse en 2009, à la demande des autorités américaines, tout l’establishment culturel français était monté au créneau pour prendre sa défense. A la cérémonie des Césars de cette année (l’équivalent français des Oscars), Polanski a été récompensé pour The Ghost Writer. Selon Le Monde, le quotidien français le plus respecté, ce film marquait « son retour dans la famille après ses ennuis judiciaires ». On aurait dit qu’il avait eu une contravention pour excès de vitesse. 


Au vu de tout cela, je suis convaincu que même si Dominique Strauss-Kahn est reconnu coupable et va en prison, il rentrera un jour en France, publiera son autobiographie (qui, bien entendu, sera portée à l’écran par Polanski) et finira par devenir ministre. Peut-être en charge de la condition féminine ?