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Les Mégabanques, leurs meilleurs ennemis.

Peut-on revenir sur notre promesse de ne pas parler de Davos ? Sans regret oui, car perdu dans le nombre, un petit débat sans importance auquel Gary Cohn participait y incite. Mais de qui s’agit-il ? Du numéro 2 de Goldman Sachs, moins médiatique que Lloyd Blankfein qui fait si souvent parler de lui, et sans doute pas autant habitué des micros.

Croyant bien faire – s’écartant semble-t-il du texte écrit de son intervention – Gary Cohn pensait avoir trouvé l’argument décisif pour contrer tout durcissement de la régulation des banques, lorsqu’elles sont considérées comme trop importantes pour faire faillite en raison de leur risque systémique. En fin connaisseur d’un monde que sa banque finance, il a mis en garde contre l’adoption de mesures supplémentaires en raison de leur dangerosité. Elles auraient comme effet, a-t-il expliqué, de pousser vers le monde opaque et non régulé des hedge funds les opérations financières les plus risquées. Un argument non sans fondement, il est vrai, à condition de ne pas l’utiliser pour justifier moins de contraintes pour les banques.

Pour enfoncer le clou, Gary Cohn en est venu à déclarer : « Ce qui me préoccupe le plus, alors qu’en ce moment le pendule de la régulation oscille, c’est qu’il faudra la prochaine fois sauver les activités non régulées avec l’argent des contribuables, comme il a fallu le faire pour les banques, et qu’elles ne seront pas nécessairement en mesure de rembourser ».

L’argument n’était pas nouveau et d’autres représentants des mégabanques l’avaient déjà utilisé, mais c’était dans une enceinte moins propice aux polémiques. Richard Baker, le président de la Manager Funds Association, la plus importante des organisations regroupant les hedge funds, n’a donc pas tardé à répliquer, en visant entre les deux yeux les banques : « la dernière crise financière a été causée par des établissements qui ne savaient pas comment adéquatement gérer le risque et utilisaient de trop forts effets de levier ; et je m’inquiète de savoir si, au cas où une nouvelle crise interviendrait, elle n’aurait pas comme origine les mêmes établissements qui n’ont pas tiré les leçons des erreurs du passé. »

Les loups se dévorent entre eux ! « Jusqu’à il y a dix-huit mois, Goldman était le plus grand hedge fund du monde ! », a fait remarquer dans les couloirs de Davos un autre représentant de la profession, faisant référence à la taille de la banque et l’importance de ses activités sur fonds propres d’avant la loi Dodd-Frank. Depuis, de nombreux hedge funds ont été créés par d’anciens cadres de la banque qui l’ont quittée, dans des conditions que l’on ignore.

Plus policé dans la forme et discret dans ses interventions, l’Institut International de la Finance (IIF) vient de faire savoir par la bouche du Pdg de la Société Générale, Frédéric Oudéa, qu’il ne souhaitait pas que la liste des établissements considérés comme « systémiquement importants » soit rendue publique. Celle-ci doit être établie conjointement par le Comité de Bâle et le Conseil de Stabilité Financière (FSB) pour juin prochain. En cas de publication, il a averti que « cela aura tendance à les différencier aux yeux du marché » et pourra « intensifier le problème du too big to fail » (trop gros pour faire faillite).

L’idée défendue est que les mégabanques de la liste seront de facto dotées d’une garantie des Etats, les incitant à prendre plus de risques, mais est-il un seul instant vraisemblable de penser que ne pas publier la liste permettra de prévenir ce risque ? Car le contenu de cette liste d’une trentaine de mégabanques s’impose de lui-même, à moins que cette confidentialité ne soit un prétexte pour en écarter certains établissements qui devraient y figurer et n’auraient ainsi pas à supporter les contraintes afférantes ? La discrétion bancaire, décidément, n’est jamais un vain mot ; les arguties non plus, quand il s’agit de défendre les affaires.

Nout Wellink, le président du Comité de Bâle – en charge de la définition du nouveau cadre réglementaire des banques – n’était pas à Davos, mais en Afrique du Sud. Il a rappelé la procédure d’établissement de la liste : chaque pays devra d’abord déterminer la sienne, aux fins de concertation ultérieure avec le Comité de Bâle et le FSB. Nul doute, dans ces conditions, que la transparence dont il est fait si grand cas dès que l’on aborde les questions financières sera au rendez-vous. Viendra ensuite le moment de définir le contenu de la boîte à outils destinée à diminuer le risque, les mégabanques voulant éviter des surcharges supplémentaires en capital et en matière de liquidité, au prétexte que cela nuirait au financement de l’économie (diminuerait la rentabilité du capital, faut-il plutôt comprendre).

Le prochain grand épisode de la régulation financière n’est pas encore écrit, même si son dénouement ne laisse que peu de place au doute. Car d’autres mesures moins douloureuses sont parallèlement étudiées, notamment l’obligation de rédiger des sortes de « testaments » destinés aux régulateurs et permettant à ceux-ci de démanteler en cas de besoin une mégabanque afin d’éviter la contagion (à condition, comme l’épisode Lehman Brothers l’a montré, d’en avoir le temps…).

Enfin, les experts font assaut de créativité pour trouver des formules qui éviteraient à la fois la chute libre du système financier et la nationalisation des pertes, qui a été retenue pour le tour actuel. A cette occasion, on sent à nouveau se répandre le discret et enivrant parfum des obligations hybrides contingentes, en espérant que les régulateurs d’un côté, les investisseurs de l’autre, pourront favoriser leur éclosion. Une hypothèse qui n’est pas à exclure, et qui revient à bâtir un nouveau château de cartes.

Faute de mieux, la prévention du risque systémique repose sur l’hypothétique renforcement de chacune des composantes du système, étant supposé que le renforcement des fonds propres et de la liquidité doit y pourvoir. Cette piste est la seule envisagée : mieux vaut pour les principaux concernés blinder les structures plutôt que d’interdire ou strictement réguler les instruments financiers porteurs de risques, deux options impensables.

A tort présenté comme une panacée, le niveau de renforcement des fonds propres fait toutefois débat. Une étude réalisée par des experts de la Bank of England considère en effet que le ratio optimum fonds propres/engagements devrait être plus du double de celui qui a été décidé pour Bâle III. Ils estiment que celui-ci devrait se situer dans une fourchette de 16 à 20%, alors que la nouvelle réglementation prévoit 7%. Ce serait la mort des petits et surtout des grands métiers, tels qu’ils sont pratiqués.

Une toute récente décision du FASB, l’organisme chargé de définir les normes comptables aux Etats-Unis, est heureusement venue mettre du baume au cœur de la profession. Tout en confortant ceux qui sont convaincus que le système bancaire a planqué sous le tapis beaucoup de ses pertes, et veut continuer à faire ainsi. L’Association américaine des banquiers (ABA) l’a en effet emporté, les banques ne seront pas contraintes à valoriser au prix du marché les prêts qu’elles ont consenti, le FASB venant de décider d’abandonner ses intentions initiales. L’ABA s’en est félicitée, selon un communiqué qui déclare « C’est un virage dans la bonne direction et une rupture bienvenue par rapport à la volonté du FASB d’étendre la comptabilité à la juste valeur à presque tous les instruments financiers ».

On croyait avoir tout vu et tout entendu, mais ce n’est pas fini. Une dernière étape concernant les mégabanques reste donc encore à atteindre, avant d’aborder la dernière ligne droite, celle qui mènera à l’homogénéisation des dispositions prises des deux côtés de l’Atlantique. Se vérifiera alors la loi qui veut que dans un système complexe, c’est la partie la moins performante qui détermine la performance de l’ensemble.

Fort de ses succès, le système financier peut dans le contexte actuel s’estimer proche de la victoire. Les événements ont toutefois montré qu’il savait être son meilleur ennemi…

Dans l’immédiat, la surprise est venue de John Vickers, ancien membre de la Bank of England et président de la Commission bancaire indépendante nommée par David Cameron, le premier ministre britannique. A l’occasion d’un discours devant la London Business School, et dans l’attente du rapport de la Commission, il a envisagé la nécessité de séparer les activités de banque d’investissement et de banque de dépôt, afin de prévenir une nouvelle crise financière majeure.

Une telle réforme de structure est défendue au gouvernement par le secrétaire d’Etat au Commerce, le libéral-démocrate Vince Cable, tandis que HSBC et Barclays, qui seraient atteintes, agitent vigoureusement la menace de se délocaliser en Asie chaque fois que la mesure est évoquée. Le discours de David Cameron à Davos, défendant les bienfaits de la dérégulation, laisse toutefois difficilement augurer de l’adoption d’une telle mise en cause du modèle de la banque universelle qui associe les deux métiers au nom de l’étalement des risques. Pour appeler les choses par leur nom, la possibilité d’amortir les pertes enregistrées par la banque d’affaires avec les résultats de la banque de dépôt…

PS: Difficile d’écrire sur les finasseries des mégabanques alors que les rues du Caire, d’Alexandrie et de Suez, après celles de Tunis et de Sfax, retentissent d’une même clameur.

Billet rédigé par François Leclerc

Paul Jorion

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.